Un cépage associé aux excès de la production viticole de masse
Le carignan, par sa vigueur et ses rendements vertigineux, symbolise bientôt les dérives du monde coopératif. Les pratiques culturales valorisaient la quantité, négligeant les maturités phénoliques. Résultat : vins acides, taniques, un peu durs, qui, sans assemblage ni travail précis, se révèlent austères, informes, et parfois agressifs au palais.
- Les vendanges mécanisées, la fertilisation excessive et les rendements non maîtrisés nuisent à la qualité intrinsèque du raisin.
- Les vins issus de carignan étaient souvent destinés à l’assemblage, leur fonction étant d’apporter de la couleur et de l’acidité, bien plus que de la subtilité.
- L’aromatique du carignan, sur de grosses productions, rappelle la ronce, la rafle, le végétal, accentuant son image de “vin ordinaire”.
La notion de “vin de soif” n’était alors pas un compliment, mais une nécessité économique ou sociale. Dans les mémoires paysannes, le carignan cristallise la lutte perpétuelle contre la précarité, face à un marché du vin où la “qualité” reste un concept abstrait.
Le carignan face à la réforme viticole européenne et au “désherbage” qualitatif
Au tournant des années 1970, le carignan paie le lourd tribut des politiques de “régulation” du vignoble. Pour lutter contre les excédents, l’État français, sous l’impulsion bruxelloise, lance une politique d’arrachage massif. Les primes à l’arrachage ciblent en premier les parcelles de carignan. Le message est sans détour : cépage de la “mauvaise réputation”, symbole d’une viticulture en crise, il doit disparaître pour faire place nette aux syrahs, grenaches, mourvèdres ou cépages internationaux jugés plus vendeurs.
- Entre 1979 et 2005, plus de 280 000 hectares de vignes sont arrachés dans le Languedoc-Roussillon, dont une majorité de carignan (source : FranceAgriMer).
- Le carignan passe de 167 000 ha en 1958 à moins de 50 000 ha en 2010.
- Le modèle traditionnel “beaucoup, et pas cher” fait place à la quête du “moins, mais mieux”.
Les chartes de nombreuses AOC languedociennes limitent voire interdisent l’usage du carignan dans leurs cahiers des charges, entérinant la relégation du cépage dans les esprits comme dans les vignobles. Cette stigmatisation institutionnelle, conjuguée à la crise sociale des vignerons, donne au carignan la figure du bouc émissaire idéal.