La diversité viticole de l’Hérault ne se limite pas à ses cépages emblématiques ; elle se reflète aussi dans la résurrection de variétés anciennes oubliées. Plusieurs domaines du département œuvrent à préserver et valoriser ces cépages rares, souvent menacés de disparition, pour proposer des vins singuliers, fidèles au terroir et à l’histoire locale. Ils privilégient la biodiversité, explorent des pratiques culturales audacieuses et participent à une dynamique collective de sauvegarde patrimoniale. Découvrez dans ce panorama vivant quelques-uns de ces vignerons engagés, les cépages méconnus qu’ils cultivent, et le retentissement de cette démarche sur l’identité et la saveur des vins de l’Hérault.

Pourquoi préserver et replanter les cépages rares ?

La question mérite d’être posée tant la logique d’uniformisation, au siècle dernier, a failli définitivement effacer les variétés dites “mineures”, souvent perçues comme peu rentables ou capricieuses. Rares ne rime pas ici avec “exotisme” ou “marketing”, mais avec une cohabitation ancienne avec les sols, le climat, le mode de vie local.

  • Patrimoine vivant : Certains cépages du Languedoc, comme le Terret Gris, le Morrastel, l’Aramon ou le Picpoul Noir représentent un pan entier du patrimoine agricole régional.
  • Biodiversité : La diversité variétale préserve les équilibres écologiques de la vigne et sa capacité d’adaptation.
  • Résilience au changement climatique : Plusieurs de ces variétés (ex : Carignan blanc, Oeillade, Picpoul noir) offrent une meilleure résistance à la sécheresse et à la chaleur.
  • Sens du goût : Ces cépages rares offrent des profils organoleptiques uniques, plus nuancés, souvent plus frais, ou au contraire, étonnamment aromatiques.
  • Attractivité touristique et différenciation : L’intérêt croissant des amateurs pour des vins singuliers rend ces démarches porteuses de sens et d’émotion.

Portraits de domaines engagés dans la réhabilitation des cépages rares

Voici quelques domaines emblématiques où l’enthousiasme pour les cépages oubliés nourrit une véritable philosophie de travail et un attachement profond à la terre héraultaise.

Mas Coutelou, Puimisson

Dans la plaine entre Béziers et Magalas, sur la commune de Puimisson, Jeff Coutelou n’est pas un vigneron “comme les autres”. Précurseur de l’agriculture biologique dès 1987, il fait du respect du vivant son fil rouge. Mais il est aussi l’un des pionniers de la replantation de cépages oubliés dans l’Hérault. On trouve à Coutelou du Terret Gris, du Piquepoul Noir, du Morrastel (un croisement naturel de Graciano et Mondeuse noire), mais aussi de l’Œillade noire, une variété cousine du Cinsault et autrefois répandue dans la région.

  • Terret Gris : Vinifié en blanc ou en orange, il apporte fraîcheur, salinité et tension.
  • Œillade : Cépage délicat, aux notes de fruits frais, utilisé pour des vins rouges peu tanniques, épatants de gourmandise et de buvabilité.
  • Piquepoul Noir : Très minoritaire aujourd’hui, donne des rouges frais et légers, parfois assemblés avec le Carignan ou l’Alicante.

Selon la Revue du Vin de France (2021), le Mas Coutelou se distingue par sa constante recherche de diversité et son engagement à faire redécouvrir un patrimoine variétal aujourd’hui menacé.

Château Les Amouriés (ex-Domaine Saint-Sylvestre), Saint-Jean-de-Fos

Sur les premiers contreforts des Cévennes, ce domaine familial a entamé, sous l’impulsion de Nathalie et André Fourel, un patient travail de sauvegarde du Clairette Rose et du Piquepoul Gris. Sur leurs terres, on cultive aussi encore du Terret Bourret et même quelques rangs de Macabeu dans leur version la plus ancienne.

  • Clairette Rose et Piquepoul Gris : Participent à la composition de blancs atypiques et expressifs, alliant tension et richesse aromatique.
  • Terret Bourret : Rare, proche du Terret gris mais avec une maturité différente, il donne des vins tout en délicatesse.

Le travail des Amouriés a été souligné dans le guide du Vin de France (Guide Hachette 2022) notamment pour leur attachement aux "vieux cépages languedociens" et leur capacité à les intégrer à des vins modernes et lisibles.

Domaine Coston, Montpeyroux

Entre Larzac et Méditerranée, le Domaine Coston fait figure de repère pour les amateurs de vins de pierres et d’arômes vibrants. Outre les classiques du plateau, le domaine met à l’honneur l’Aubun, le Bourret noir et le Carignan blanc. Cette dernière variété, moins de 250 ha dans la région selon l’INAO (source INAO 2023), se démarque par sa résistance à la chaleur et sa vivacité en bouche.

  • Carignan blanc : Parfums de poire mûre, agrumes, structure saisissante, finale saline.
  • Aubun : Vinifié seul, offre fraîcheur et rusticité.

La démarche est visible au chai, mais aussi à la vigne : la diversité des cépages implantés cohabite avec une flore spontanée, accueillant les insectes auxiliaires et favorisant un écosystème vivant.

Mas d’Alezon, Faugères

Catherine Roque, installée à Faugères depuis 1997, a voulu explorer la palette oubliée du schiste. Au Mas d’Alezon, elle a intégré à ses coteaux du Mauzac rose, du Piquepoul gris et du Morrastel, tandis que son travail du Carignan à gros grain enthousiasme les amateurs de rouges à la fois soyeux et profonds.

  • Piquepoul gris : Acidulé, floral, atypique, rarement vinifié seul, souvent en complément du Grenache blanc.
  • Mauzac rose : Cépage presque disparu, apporte une dimension aromatique suave et épicée.

Tout comme d’autres pionniers de la région, Catherine Roque participe à des programmes de sauvegarde coordonnés par des organismes comme l’IFV ou la Fondation du Patrimoine Rural Vivant.

Domaine de l'Ancienne Mercerie, Faugères

Installés sur des terres de schistes, Nathalie et François Caumette prennent le pari de l’originalité en travaillant des plantations historiques de Terret blanc et de Riveyrenc noir (aussi appelé Riverain ou Rivairenc). Ce dernier, déjà cité dans des documents de l’abbaye de Valmagne (XIIIe siècle), fait partie de la mémoire longue des vins du Midi.

  • Riveyrenc noir : Légèrement poivré, fin, se distingue par une acidité soutenue et une grande buvabilité.
  • Terret blanc : Apporte fraîcheur et légèreté sur des blancs droits et digestes.

Leur engagement est salué par Slow Food France et s’inscrit dans une logique de valorisation de la diversité paysanne (voir Slow Food France).

Tableau récapitulatif des principaux cépages rares travaillés et des domaines associés

Pour appréhender d’un seul coup d’œil la variété et la diversité des démarches, voici un tableau synthétique :

Domaine Cépages rares travaillés Caractéristiques principales
Mas Coutelou Terret gris, Œillade, Piquepoul noir, Morrastel Frais, digestes, diversité aromatique, identité languedocienne
Château Les Amouriés Clairette rose, Piquepoul gris, Terret Bourret Blancs atypiques, aromatiques, salinité, finesse
Domaine Coston Carignan blanc, Aubun, Bourret noir Résistance à la chaleur, finesse, rusticité
Mas d’Alezon Piquepoul gris, Mauzac rose, Morrastel Acidulé, floral, toucher de bouche original
Ancienne Mercerie Riveyrenc noir, Terret blanc Poivré, frais, tradition médiévale

L’esprit collectif : réseaux de sauvegarde et initiatives locales

L’engagement pour les cépages rares ne se fait pas en solitaire. On note dans l’Hérault un travail collectif, souvent sous l’égide de syndicats d’appellation (AOC Languedoc, Terrasses du Larzac), de l’IFV Sud-Ouest ou du syndicat des vignerons indépendants (source), qui cartographient, multiplient et mettent à disposition des plants rares pour les vignerons motivés.

Certaines expériences sont aussi menées avec des parcellaires d’essai en lien avec l’Institut de la Vigne et du Vin de Montpellier (SupAgro), accélérant la redécouverte concrète des variétés disparues. C’est aussi, il faut le souligner, un enjeu patrimonial reconnu par la Région Occitanie, qui soutient financièrement les programmes de préservation.

Ouverture : De la marge à la source, la revanche des cépages oubliés

Le dynamisme que l’on observe actuellement autour des cépages rares de l’Hérault n’est ni un effet de mode, ni la simple nostalgie d’une époque rurale révolue. C’est une démarche vivante, portée par une poignée de vignerons, qui savent que la qualité d’un vin tient à l’héritage du lieu autant qu’au geste de l’homme – et que l’avenir du Languedoc sera d’autant plus riche qu’il saura conjuguer passé et présent. La curiosité retrouve ainsi sa place au cœur du métier, et chaque bouteille issue de ces variétés oubliées devient un acte engageant : pour la mémoire, pour la biodiversité, pour le goût. Les amateurs, eux, redécouvrent, souvent avec étonnement, une profondeur inattendue – et, dans le verre, la promesse étonnante de lendemains qui chantent plus haut, plus juste, plus local.

En savoir plus à ce sujet :